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Accueil || Historique || L’île au trésor ou la saga des Mengin

Historique
Prologue

Il existe à Saint Pierre de la Réunion, Ravine des Cabris, un lieu unique au monde, un repaire et un repère, né du rêve et de la volonté d’un homme, Vincent Mengin-Lecreulx, qui découvrit en un même et irréversible élan l’amour d’une femme Roselyne Von-Pine, la venue d’une enfant Aurélia et l’hospitalière folie d’une île, La Réunion. Ce lieu s’appelle LAC, autrement dit Lieu d’Art Contemporain. Mais les acronymes manquent de chair et cachent les beautés et les aspérités d’un dessein qu’il fallut concevoir, d’une saga qui depuis plus de trente ans habite et transfigure un territoire.

A partir de mai 1981, en métropole, à 10.000 kilomètres de la grande île, une politique innovante de l’art contemporain était en train de naître sous l’égide de François Mitterrand et de Jack Lang. Face aux pays de l’Europe du nord et notamment de l’Allemagne riche de ses Kunstverein et autres Kunsthalle, elle permit grâce à la création des FRAC et à la multiplication des Centres d’Art, de combler un retard dans la diffusion de l’art contemporain.

Pour Vincent et Roselyne, tout commence en 1979 par leur rencontre à Paris. Il travaille dans un atelier de lithographie après avoir exercé divers métiers alimentaires ; elle est puéricultrice à l’Hôtel-Dieu, le grand hôpital parisien. Cette rencontre va changer leur vie et les engage dès 1980, après leur décision de s’installer à La Réunion, dans une grande et folle équipée artistique.

Dès lors les bâtiments s’ajoutent aux bâtiments et les initiatives aux initiatives. En 1982 les premiers visiteurs de la ‘Galerie Vincent’ sont accueillis dans la ‘maison-atelier’ tout juste achevée. Ce qui advient ainsi à La Réunion et devance les décisions étatiques témoigne comme celles-ci d’une attention nouvelle portée à la création d’aujourd’hui et produit des effets souvent proches. Mais l’accumulation des activités, la liberté de tracer son propre chemin, l’entêtement d’un destin donnent au LAC des couleurs sans pareilles, une naissance et une enfance sans certificats officiels ni modèles institutionnels. Il est certes d’autres initiatives privées, des fondations par exemple, qui n’ont pas été portées sur les fonts baptismaux de la puissance publique. Mais elles résultent le plus souvent de la volonté d’une personne ou d’une entreprise jouissant de moyens considérables, d’en consacrer une (modique) partie au service de l’art. L’aventure de Vincent Mengin-Lecreulx est différente puisqu’il a tout fait avec peu de moyens (mais en y consacrant la totalité de ceux-ci), de ses propres mains, construisant à la fois des bâtiments et une vie. « La difficulté financière a toujours existé. On est le contraire d’une Fondation de milliardaire1.»

Son projet dessine l’autoportrait d’un homme, d’une famille, d’une Île. Ses traits paraissent parfois rappeler d’autres figures et d’autres lieux. Ils ne ressemblent pourtant, trait pour trait, à aucun d’entre eux. Paradoxalement, malgré son caractère extraordinaire et singulier, le LAC reste méconnu. Quelques raisons déraisonnables peuvent expliquer cela. Vincent Mengin-Lecreulx n’est pas un homme du sérail, aussi n’est-il pas ‘mal vu’ mais tout simplement pas vu. La Réunion n’est d’ailleurs pas mieux lotie. Loin de la doxa parisienne ou new yorkaise et de ses commissaires ; étrangère au marché et à ses coups de bourse ; ultra marine et insulaire elle semble étrangement différente dans un pays au jacobinisme persistant. Elle y gagne en retour une verve libertaire, un multiculturalisme réel, le goût de l’hybridation. L’Etat et les collectivités publiques de La Réunion (département et région) ne s’y sont pas trompés en s’engageant progressivement à soutenir le LAC et à participer de son histoire. Michel Troche, fut le premier des représentants de l’Etat à reconnaître l’originalité de ce qui naissait du côté des Mengin. Jusqu’au bout, il restera fasciné par cette initiative hors cadre alors que beaucoup de zélateurs de l’orthodoxie publique regardaient d’un œil torve cet étrange mélange de talents et de pratiques. C’est lui qui m’y mènera en 1989.

 


There is a one of a kind place in the city of Saint Pierre of Réunion Island. It is a den, created from the dream and the will of Vincent Mengin-Lecreulx, a man, who discovered the love of a woman Roselyne Von-Pine, the arrival of a child Aurélia and the hospitable madness of an island, La Réunion, all in the same irreversible momentum. The place is called the LAC, in other words, the Contemporary Art Center. But acronyms don't tell the beauty and the harshness of a project that had to come true, of a saga that for more than thirty years transforms a land.

In May 1981, in France, 6000 miles away from the island, François Mitterrand and Jack Lang were implementing a new policy regarding contemporary art. With the creation of FRACs (Regional Funds of Contemporary Art) and the development of Art Centers, this policy allowed to catch up with the diffusion of contemporary art, as an answer to the European northern countries, like Germany and its Kunstverein or Kunsthalle.

For Vincent and Roselyne, everything begins when they first meet in Paris in 1979. He is working in a lithography workshop after having several bread-and-butter jobs; she is a pediatric nurse at the Hotel-Dieu, the main hospital of Paris. This encounter will change their lives, and followed by their decision to settle down in Réunion Island, it will engage them in a mad artistic journey

From then on, it is all about constructions and initiatives. In 1982, the first visitors of the "Gallery Vincent" are welcomed in the just finished "workshop-house". What happened in Réunion Island, without waiting for any state decisions, shows a new interest in today's art. But the accumulation of activities, the freedom to choose its own path, the obstinacy of its destiny give to the LAC a very singular identity, an independent creation and evolution very far from the usual institutional ways. Certainly, there are other private establishments, like foundations, that are not publicly financed. But most of the time they depend on the will of one person or one company with significant resources to dedicate a (small) part to art. The adventure of Vincent Mengin-Lecreulx is different, since he has done everything with fewer resources (but using all of them), with his own hands, building a life and facilities at the same time. «The struggles were always around. It is the opposite of a billionaire’s Foundation. »

His project draws an autoportrait of a man, of a family, of an island. Its features remind of other figures and places. Yet, they don't look like any of them. Surprisingly, despite its unique and extraordinary nature, the LAC stays unknown. Few unreasonable reasons could explain it. Vincent Mengin-Lecreulx isn't an insider, so he's not badly seen, but just not seen. Réunion Island is not better off. Far away from the Paris or New York art world and from their curators; far away from the market and the speculations; ultra marine and insular, the island remains strangely different in a country (France) attached to the unity of its society. The island gets in return a libertarian freedom, a true multiculturalism, and has a liking for hybridization. The state and the institution of Réunion Island didn't make any mistakes when they decided to progressively support the LAC and be a part of its history. Michel Troche was the first of the state representatives to recognize the originality of what the Mengins were building. He would always remain fascinated by this way of thinking out of the box, when many partisans of the public orthodoxy would give this strange mix of talent and practice a baleful look. He is the one who made me cross their path in 1989.

 

 

 

Dressons –avant d’y revenir- l’état des lieux. La maison-atelier est terminée en 1982. La famille y vit, des artistes y viennent en résidence, des expositions y sont organisées. En 1983, le champs de cannes à sucre de 7000 m2 qui dévale au rythme de la pente, est aménagé par paliers et murs de soutènement. Vincent y creuse sa tombe en contrebas; tombe à ciel ouvert, vaste et en attente. « L’endroit n’est ni étriqué ni mesquin. L’idée d’être interrompu par ma propre mort a toujours été une obsession jusqu’à la fin du chantier ».De 1984 à 1987, la galerie-musée et les locaux de résidence sont construits. Ils offrent aux artistes des ateliers de gravure, de lithographie et de bricolage. De 1994 à 1999, le Palais aux 7 Portes, musée d’art contemporain dédié à la présentation des créations originales de 28 artistes se construit et se remplit. S’ajoutent encore une salle de projection, un atelier-école (près de 30.000 enfants ont rencontré les artistes et découvert les surprises naturelles et les créations du jardin depuis 1986), un plateau de tournage et la Case Mille masques construite en 2004 pour accueillir le travail d’Erro avec les enfants. Le visiteur pourrait croire que ce qu’il découvre est le résultat d’un projet longuement délibéré et réalisé selon un rythme et une organisation préétablis. Il n’en est rien. Ici tout est né du désir et de l’inattendu. Tout est achevé mais rien n’est scellé. L’aventure continue.

Au centre de cet univers, c’est la maison de famille ouverte aux invités et partagée avec eux, qui fait braise et foyer. La famille est fusionnelle. Vincent, Roselyne, Aurélia, Pablo (… et les autres a-t-on envie d’ajouter comme dans un film de Claude Sautet), sont à l’œuvre et à l’ouvrage faisant d’un projet personnel, presque intime et familial, un lieu d’art ouvert et rayonnant. Cette intrication marque tous les moments de la vie du LAC. Rien n’y sépare l’hospitalité d’une famille et son devenir personnel d’une aventure institutionnelle de portée internationale. Rien n’y sépare le bricolage de l’aménagement quotidien de la conduite d’une politique artistique ; rien ne sépare l’œuvre d’un homme du projet collectif.

Let's establish - before we get back to it - a full picture. The workshop-house is finished in 1982. The family lives there, the artists are coming over for residencies, exhibitions are being held. In 1983, the sugar cane field of 8400 yd slope is converted by levels and breast walls. Vincent digs his own grave further down; an open-air grave, wide and waiting. « The place is neither tight nor small. The idea of being interrupted by my own death had always been an obsession until the end of the project. » From 1984 to 1987, the museum-gallery and the apartments are finished and ready for residencies. They offer engraving, lithography and DIY studios to the artists. From 1994 to 1999, the Palais aux 7 Portes (The Palace of the 7 doors), museum of contemporary art that presents the original creations of 28 artists is being built and filled. A screening room is added, and a school workshop (about 30 000 children met the artists and saw the natural surprises and other garden creations since 1986), a film shooting set, and the "Case Mille Masques" (Thousand Masks House) that was built in 2004 to welcome the works of Erro with the children. The visitor could think what he sees is the result of a long-term project set with a whole scheduled plan. Nothing like that. Here everything comes to life through desire and the unexpected. Everything is achieved but nothing is definitive. The adventure goes on.
In the center of this world, a family house is open to the guests and is shared with them. It is a closely-knit family. Vincent, Roselyne, Aurélia, Pablo ('... and the others' as they would say in a Claude Sautet movie), are working on creating an art center, that is open and shining, out of an intimate family project.

This closeness is present in each moment of life of the LAC. Nothing separates the hospitality of a family and their own future from an institutional adventure with an international impact. Nothing separates the DIY of the everyday life from respecting an artistic policy; nothing separates the man's project from the collective project.

La famille Mengin ressemble à ces dynasties circassiennes, où le savoir et le talent se transmettant, le spectacle est mené par l’un ou l’autre sous l’autorité du Chef. Ici, tout se fait à la maison. Roselyne2 participe de toutes les inventions, tient le quotidien, la chaleur amicale de l’ensemble, la conduite de l’école et la régie de tous les films. Aurélia fait l’actrice, habite les films de Vincent, tourne ses propres films et par sa présence fervente et inventive remue et consolide l’édifice. Pablo –né en 1983 au moment où commence l’aménagement du terrain-, est un remarquable musicien installé à New York. Il compose la musique des films de Vincent et parfois en écrit le scénario. Et Vincent bien sûr, Vincent omniprésent, sans qui rien ne serait advenu. Homme-orchestre débordant du cadre trop étroit de la toile, il jardine ici l’univers de ses fantaisies et de ses invités. Habitant paysagiste il cultive en forme de jungle, jardins des délices et jardins des supplices. Auto constructeur, il peuple un domaine pour s’ouvrir au monde et se protéger de la proximité. Peintre, il poursuit une œuvre, reçoit ses résidents et leur offre un palais. Cinéaste, il rassemble les familles, les fratries d’artistes et retranscrit le temps et les Zimages avec un grand Z (les zimages comme les zoreilles) en contes étranges et familiers. Son Palais, son jardin et ses films, naviguent du côté de la côte, des ravines et des cabris, de la brouette du facteur Cheval et des merveilles de Méliès.

Ici à La Réunion s’est constituée une enclave troublante et chaleureuse. Ici hors-limite, le monde ultra-marin s’est réalisé en une œuvre d’art totale. Idéal et imaginaire, volonté de faire trace et de transmettre, goût de l’amitié et hospitalité se tressent et essaiment. Un lieu de vie, la vie même.


François Barré

The Mengin family resembles one of those Circassian dynasties, where knowledge and talent are passed down; one or another runs the show under the authority of the chief. Here, everything is made in the house. Roselyne takes part in every creation, maintains the day, keeps a warm and friendly atmosphere, takes care of the schoolchildren visits and helps on each film shooting. Aurélia is an actress. Giving life to Vincent's films, she also makes movies of her own, and with her charisma and creativity she is shaking and fortifying the structure. Pablo - born in 1983 when the construction started -, is a talented musician living in New York. He composes the scores for Vincent's films and sometimes writes the script as well. And Vincent, of course, the ever-present Vincent, is the one who made everything possible. One-man band who goes over the edge of a too small canvas, he is gardening the world of his fantasy and his guests'.

Landscape gardener, he cultivates a garden of earthly delights and a garden of torments in a shape of a jungle. Self-constructor, he populates a territory to open himself to the world and protect himself against proximity. Painter, he continues his artwork, welcomes the artists and offers them a palace. Movie maker, he gathers families and brotherhoods of artists and transcribes time and images into strange and familiar tales. His palace, his garden and his films, navigate on the side of the coast, of gullies and goats, of the wheelbarrow of the postman Cheval, and of the wonders of Georges Méliès.

Here in Réunion Island a troubling and warm enclave was born. Here, out-of bounds, the ultra-marine world bloomed as a piece of "total art". Ideal and imaginary, the will to leave a legacy and to pass it down, the love of friendship and hospitality spreads out. This is a place for life; this is life itself.


François Barré

Traduction: Pablo Mengin
Correction: Kseniya Radchenko